Djibril Badiane, urbaniste planificateur et directeur des programmes de l’ONG IBP Sénégal « La restructuration urbaine est la solution ultime mais il faut impliquer les parties prenantes »

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 Le président de la République vient d’annoncer la restructuration de plusieurs communes, dont Thiaroye /mer et d’autres zones touchées par les inondations et l’avancée de la mer. Cette mesure peut-elle véritablement apporter une solution durable à ces phénomènes récurrents ?

  1. Badiane : Merci beaucoup pour la question. D’abord, il faut saluer ce geste. Le fait qu’un président de la République se déplace pour constater la situation des populations victimes d’inondations est très significatif. Au-delà du constat, sa présence soulage moralement les populations. C’est un exemple que nos décideurs et gestionnaires publics devraient suivre.

La solution proposée par le président va dans le bon sens. Nous l’avons toujours défendue à IBP : la restructuration urbaine est une réponse incontournable. Dakar, aujourd’hui, subit une urbanisation rapide et incontrôlée. Beaucoup de familles vivent dans des zones non viabilisées, marécageuses ou historiquement destinées à être des bassins naturels. La nature reprend ses droits et les inondations se multiplient. La restructuration devient donc la solution ultime.

Concrètement, quels mécanismes devraient accompagner cette restructuration pour éviter que les populations ne revivent les mêmes drames ? Existe-t-il des modèles réussis au Sénégal ?

  1. Badiane : Avant de donner des exemples, il est important de définir ce qu’est une restructuration urbaine. C’est une opération planifiée qui vise à transformer, réorganiser et corriger un espace urbain déjà occupé, souvent dégradé et mal planifié, afin de l’adapter aux besoins actuels – sociaux, économiques et environnementaux.

Cette opération suit généralement cinq étapes :

Diagnostic urbain : évaluer les dysfonctionnements (logement, voirie, équipements, foncier). La régularisation foncière est essentielle car beaucoup de familles n’ont pas de titres de propriété.

Concertation : impliquer toutes les parties prenantes (État, collectivités, secteur privé, ONG, populations).

Planification : élaborer un plan de restructuration cohérent avec les schémas d’aménagement et les plans communaux.

Mise en œuvre : c’est seulement à cette étape qu’on procède aux déplacements et démolitions, après avoir bien préparé les populations.

Suivi-évaluation : mesurer l’impact, corriger les dysfonctionnements restants, aménager des bassins de rétention ou infrastructures d’assainissement.

Des modèles existent au Sénégal. L’exemple de Dalifort, mené dans les années 1980 avec l’appui de la coopération allemande, reste une référence. La participation communautaire y était forte, l’État avait contribué financièrement, et les habitants ont obtenu des titres de propriété. Aujourd’hui, Dalifort est beaucoup moins touchée par les inondations.

Un autre exemple est Grand-Médine, restructuré dans les années 2000 grâce à la ville de Dakar, ONU Habitat et la Fondation Droit à la Ville. Ce projet a intégré enquêtes socio-économiques et planification participative. Résultat : le quartier est mieux organisé et moins vulnérable.

Ces modèles montrent que la restructuration est possible et efficace

La résilience face aux inondations et à l’érosion côtière doit-elle reposer uniquement sur l’État, ou bien une implication plus forte des collectivités territoriales, de la société civile et des partenaires est-elle nécessaire ?

  1. Badiane : On ne peut pas réussir une restructuration urbaine avec une approche uniquement descendante. Il faut partir du terrain : associations de quartiers, délégués, jeunes, femmes, leaders religieux et coutumiers. Les collectivités territoriales ont, depuis 1996, des compétences en planification et aménagement. Elles doivent être au cœur du processus, avec l’appui des services techniques déconcentrés.

La société civile et les ONG locales doivent prendre en charge la sensibilisation et la communication, car elles sont proches des populations et peuvent créer l’adhésion. L’État, pour sa part, doit mobiliser des financements et négocier avec les partenaires techniques et financiers.

Sans concertation, une opération de restructuration est vouée à l’échec. La réussite dépend de la fédération des acteurs locaux, du soutien politique et d’une coopération internationale.

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